281
Le CommerCiaL et L'atypisme en sexuaLité
-- nymphomanie et satyriasis -- sont subjectifs et
entachés de jugements de valeur. La définition de ces
termes repose donc généralement sur des considéra-
tions plus morales que scientifiques ; c'est pourquoi bon
nombre de sexologues les critiquent vivement (Klein,
1991, 2003 ; Levine et Troiden, 1988). La psychothéra-
peute Marty Klein (2003) est particulièrement critique
envers le mouvement contre la compulsion sexuelle
qui, selon son point de vue, exploite la peur des gens
face à leur propre sexualité en la présentant comme
une pathologie malsaine. Néanmoins, le concept de
compulsion sexuelle a acquis sa légitimité avec la publi-
cation du livre de Patrick Carnes, en 1983, sous le titre
Sexual Addiction, puis sous celui de Out of the Shadows :
Understanding Sexual Addiction (2001, 3
e
éd.).
Selon Carnes, beaucoup de ceux qui s'adonnent à des
comportements sexuels atypiques ou paraphiles décrits
dans ce chapitre (y compris les cas extrêmes impli-
quant des abus sexuels sur des enfants) présentent les
symptômes de la compulsion psychologique. Déprimés,
anxieux, isolés et souffrant d'une piètre estime de soi,
ces gens trouvent dans l'euphorie sexuelle un sou-
lagement provisoire analogue à celui que procure la
consommation d'alcool ou de cocaïne.
Les idées de Carnes sur la compulsion sexuelle ont sus-
cité beaucoup d'intérêt au sein de la profession. Tandis
que Carnes et ses disciples cherchent à faire accepter
la compulsion sexuelle comme une catégorie diagnos-
tique légitime, ses détracteurs font valoir que la docu-
mentation sur la compulsion sexuelle « persiste à éviter
les recherches empiriques et à présenter des conjectures
comme des faits » (Chivers, 2005, p. 476). Beaucoup de
sexologues croient que la compulsion sexuelle ne devrait
pas faire l'objet d'une catégorie diagnostique distincte,
car elle est à la fois rare et apparentée aux autres trou-
bles obsessionnels, comme la dépendance au jeu et les
troubles de l'alimentation, et qu'une telle étiquette nie
que l'individu est responsable de ses pulsions sexuelles
« incontrôlables » qui font des victimes (Barth et Kinder,
1987 ; Levine et Troiden, 1988 ; Satel, 1993). Cette der-
nière conception a prévalu et l'Association américaine
de psychiatrie (2000) a décidé de ne pas créer de caté-
gorie pour l'hypersexualité dans la plus récente édition
du DSM-IV-TR, la principale référence en matière de
classification des troubles psychologiques.
Il y a des professionnels qui reconnaissent la vali-
dité des arguments contre le concept de dépendance
sexuelle, mais qui pourtant reconnaissent que des
personnes puissent être excessives dans leurs activités
sexuelles. Il y a notamment dans ce groupe le sexologue
Eli Coleman (1990, 1991, 2003) qui préfère décrire ces
comportements comme des symptômes de compulsion
sexuelle plutôt que comme une dépendance. Selon lui,
une personne présentant des comportements sexuels
excessifs se sent souvent honteuse, sans valeur, incom-
pétente et seule. Ces sentiments négatifs lui causent
une profonde souffrance émotionnelle qu'elle veut à
tout prix « anesthésier ». Comme certains se tournent
vers l'alcool, la nourriture ou le jeu pour soulager leur
souffrance affective, d'autres choisissent la sexualité.
Se tourner vers cette « solution » procure un soulage-
ment temporaire des douleurs psychologiques, qui res-
surgiront plus intenses, entraînant un « besoin » plus
grand encore d'activités sexuelles pour trouver un
apaisement toujours temporaire. Malheureusement,
ces actes répétitifs et compulsifs vont à l'encontre du
but recherché, car ils suscitent la honte et compro-
mettent les possibilités de rapports intimes en empê-
chant le développement normal et sain des relations
interpersonnelles.
D'autres sexologues, notamment John Bancroft et
Zoran Vukadinovic (2004), croient qu'en raison du
manque de recherches empiriques la notion actuelle de
dépendance sexuelle n'a pas vraiment de valeur scien-
tifique. Ces auteurs proposent qu'en attendant d'avoir
plus de données scientifiques pour juger de la validité
de ces concepts, on devrait s'en tenir à l'expression
générale « perte de contrôle » pour parler de ce genre de
comportement sexuel problématique.
Parce que le sexe est devenu extrêmement popu-
laire chez les internautes, quelques professionnels
croient qu'une nouvelle forme de « dépendance » ou
de « compulsion » s'est développée. L'encadré « Au-delà
des frontières » (p. 282) se penche sur ce phénomène
émergent.
Nous pouvons nous attendre à ce que les profession-
nels de la sexualité continuent encore quelque temps
à discuter de la façon de diagnostiquer, de décrire et
d'expliquer les problèmes de sexualité excessive ou hors
contrôle.
Des brochures gouvernementales traitent de la ques-
tion, par exemple La dépendance sexuelle et affective,
d'Annick Bourget (2005), de la collection « Ça s'ex-
prime ». Des publications présentées comme scientifi-
ques en traitent aussi, soit pour l'affirmer (Mc Dougall,
1993), soit pour discuter de son sens (Lemay, 1997).
89650-055_Ch_09_253-284.indd 281
29/03/09 16:43:50