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Chapitre 6
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Chaque année, des milliards de litres d'eau douce sont pompés dans les gisements
pétrolifères de l'Alberta, de la Saskatchewan et de la Colombie-Britannique, selon
un procédé dénommé injection d'eau. Une telle injection d'eau dans des puits conte-
nant du pétrole plus difficile d'accès permet à une société pétrolière d'extraire ce
pétrole et donc d'engranger plus de profits. D'ailleurs, plus de 400 injecteurs d'eau
sont disséminés dans le centre de l'Alberta, au nord de la ferme de M. Bester, située
à environ une demi-heure de route à l'ouest de Red Deer. L'injection d'eau dans les
puits de pétrole est ainsi pratiquée depuis les années 1960.
M. Bester ne voulait toutefois pas qu'une autre « erreur » du genre soit commise
dans la région. Il a rapidement convoqué plusieurs de ses voisins au Centre
communautaire de Butte afin de mettre sur pied un groupe chargé de « protéger
les réserves d'eau douce de l'Alberta ». Quelqu'un a proposé que le groupe prenne
le nom de Comité consultatif de Butte, mais Judy Winter, agricultrice et ensei-
gnante à temps partiel âgée de 55 ans, s'y est opposée net : « Je ne veux pas être
simplement consultée. Je veux leur expliquer en long et en large. »
Dans le contexte de la pire sécheresse depuis 1886, le nouveau Comité d'action de
Butte (CAB) a formulé directement la question de fond : « Pourquoi tolérons-nous
une telle pratique, puisqu'il existe des solutions de rechange ? » Personne aupa-
ravant n'avait jamais posé cette question dans une Alberta riche en pétrole. Et
jusqu'à maintenant, tant les responsables politiques que les dirigeants de l'industrie
pétrolière n'ont pas su lui apporter une bonne réponse.
Depuis cette première demande quelque peu insolente, le CAB en a dirigé des
dizaines d'autres vers un ensemble d'entreprises multimilliardaires, dont
ConocoPhilips et Murphy Oil Corp. Devenant peu à peu un symbole de résis-
tance populaire (un plaisantin l'a qualifié de « vieille bande d'agitateurs »), le CAB
a fermement condamné de telles injections d'eau, y voyant « une utilisation
irresponsable de l'eau ». L'industrie pétrolière a rétorqué en accusant le CAB
de tenir des propos irresponsables et de risquer de provoquer une chute des
recettes de l'État. Mais la plupart des experts dans le domaine de l'eau -- et
même quelques spécialistes du pétrole -- reconnaissent que le CAB soulève de
bonnes questions quant à la pertinence d'utiliser de l'eau douce pour procéder à
ces injections. Ils estiment également que cette histoire tout à fait inhabituelle
en matière d'eau illustre bien l'attitude cavalière de l'Alberta (et du Canada) en ce
qui concerne la conservation de l'eau et l'établissement de son prix.
Les enjeux sont effectivement très importants et ont un caractère fortement
politique. Chaque année, Environnement Alberta attribue -- gratuitement, il faut
le souligner -- aux agriculteurs et au monde des affaires des droits sur l'eau
provenant de deux sources : l'eau de surface (les lacs et les rivières) et l'eau sou-
terraine (les nappes aquifères). L'industrie pétrolière non seulement prélève
d'énormes volumes d'eau de surface pour les injections d'eau dans les puits de
pétrole, mais elle reçoit aussi 26 % de l'eau souterraine attribuée par le gouver-
nement provincial, soit au total presque autant d'eau douce que ce que boivent
chaque année les Albertains vivant en milieu rural. Selon le CAB, des hydro-
logues estiment que le pompage de cette eau douce destinée aux puits de pétrole
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